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Tristan Mat

Caractères 4

Il est informaticien, mercenaire dit-il, et instructeur de self-défense. Il est venu apprendre l’art martial des Sikhs. Ses cheveux sont jaunes. Il a le visage d’un clochard. Il porte des chaussures à orteils. Il a écrit un roman de science-fiction. Il sort avec une cape. Il raconte les agressions dont il a été victime, au nombre de  dix-sept. Ses vêtements induisent un champ magnétique. Il mange encore  trop de sucre.

 

Caractères #3

Il marche lentement dans les rues du soir. On ne l’attend pas, il n’attend plus ; il passe. Il habite le temps et cette guerre se lit sur son visage. Son regard a la transparence du gris s’anéantissant dans le ciel. Ses mains tremblent méticuleusement: leur peau est parcheminée ; on songe aux jeunes filles mais le sang est sous l’ongle. Les pointes de sa barbe sont en lutte. Il est sec, prêt à s’enflammer. Quelques coups d’œil cinglant au monde et il s’effondre en lui-même. Il plonge et ne bouge pas de sa chaise. Il retourne son briquet, s’absorbe dans la contemplation d’un verre posé sur une table, jusqu’à oublier qu’il s’agit d’un verre. Un fond de vin, un fond de verre, et beaucoup de vide. Il le jette au fond de la gorge et se lève d’un coup. Le plus grand équilibre est dans l’imperceptible tremblement. Le voyage continue.

Caractères #2

Il est assis devant une table. Un verre, une bouteille d’eau. Le voici devenu conférencier. Les livres en pile renferment ses mots, alignés, en ordre. Il les a choisis, combinés ; tous les autres, retranchés, exclus, se sont évaporés. Il les a oubliés, et tout comme les siens, ils se tiennent à distance. Sa main tendue se referme sur l’air silencieux. Devant lui se sont assis les ennemis et les indifférents, venus le regarder agoniser, pour tromper l’ennui. Ils ne bougeront pas, garderont les yeux fixés sur lui ou s’endormiront. Il ne peut se défendre car nul ne l’attaque. Démuni du langage, en butte à la parole commune, le silence l’effraye soudain. Il ne fait qu’un avec le vide. Une phrase et il se hait. Il se renie en parlant et parle encore : les griffes sont invisibles. Un rythme s’établit, des périodes naissent. Il découvre des idées nichées au cœur des phrases qui résonnent en avant de lui et l’entraînent. Il est passionné par ce flux. Il est transporté. Presque à regret il s’abandonne aux applaudissements. Il boit: eau transparente, verre transparent. Les mots du livre définitivement silencieux ne lui appartiennent plus.

Caractères #1

Il se lève longtemps avant le jour, écrit, entre dans une autre vie, voiture, entretiens, arrive dans un de ses bureaux. Avant de s’asseoir le téléphone sonne. Il le sort de sa veste, répond d’un ton enjoué, cher ami et s’assoit devant un bureau vide. Une secrétaire empressée apporte le courrier à parapher. Il lance un autre appel, lit ses mails. Déjà un rendez-vous. Il pose des questions incisives, avance des idées, un quart d’heure, un autre visiteur, un autre continent. Il va s’asseoir sur un canapé de cuir frais. Il s’enfonce à peine, rebondit. Il explique. Le bras se déploie, construit. Les théories surgissent d’un mouvement de main. On apporte le thé. Il en boit tout au long de la journée. Il a presque abandonné le café qui l’a mené au bord de la mort. Il avance la tasse, trempe ses lèvres, la repousse immédiatement pour reprendre la parole. Il se retrouve seul, donne quelques ordres au téléphone, puis, un instant de silence et d’immobilité, il se tourne vers un ordinateur, note quelques lignes, une pensée, un éclair, le début d’un chapitre, un poème. Il n’a jamais fait lire ses poèmes. La réunion, déjà. Un acteur, un ancien ministre, des capitaines d’industrie, des jeunes gens qui ne sont qu’ambition, des femmes beauté. Il présente, invite, convainc. Il serre des mains, multiplie les apartés. La salle est vaste, généreusement pourvue de coins où l’on peut renverser des fortunes ou conclure des coups d’état à mi-voix, la tête penchée, un verre à la main. Il est dans l’ascenseur, déjà. Il évite les miroirs, fixe un point indécis, légèrement au-dessus de lui. Il est immobile. Peut-être est-ce alors, pendant la chute feutrée de quelques dizaines de mètres, qu’il dialogue avec Dieu.