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Tristan Mat

Exercices d’illuminations #8

Dans le cube du compartiment, quatre couchettes comme points cardinaux et sur chacune un être dit humain et son sexe. La scène se défera au bout de la nuit dans un pays différent. Chacun voyagera encore, jusqu’à sa perte. La nuit prochaine, d’autres combinaisons seront hasardées sur le voyage inverse. Le jeu tourne, sans raison. On entre dans la cabine. On dissimule son bagage. Les corps s’immobilisent après avoir coincé contre eux une feuille d’air. Ils se séparent. Identique à celui des autres jours, le ballet, ramassé, étriqué. Les joueurs ne peuvent manquer de remarquer qu’ils jouent. Un torse sans jambes ni visage se jette soudain devant les yeux. Vue plongeante sur un drap prenant la forme d’un corps. La nuit vient et le voyage n’est qu’une idée, un tremblement poursuivi. Les alliances et les permutations n’ont lieu que la boue du rêve. Et cette boue très liquide, monte et lèche et enlace.

Exercices d’illuminations #22

Les formes aplaties, vides d’air et de chair et d’os, pliées, pendues aux cintres, tassées, serrées, empilées. Tu devrais glisser ton corps dans plusieurs d’entre elles successivement, jusqu’à trouver l’adhérence, l’oubli de la présence, l’absence, l’élégance, et auparavant saisi par l’intuition, extraire une des formes, la soulever, la voir sur toi, ou te voir en elle, et te voir depuis le monde, deviner la conspiration des regards, ceux dont tu recherches l’indifférence ou l’attrait. Tu ne vois rien.

Exercices d’illuminations #21

Tu mastiques un mot. Tes pensées le remâchent. Tu voudrais le voir dans le monde. Tu étudies comment il s’accoste aux phénomènes, aux mouvements des nuages et des organes. Tu ne surprends que des conséquences, des impressions, des influences. Dans ta promenade, tu interroges chaque mot qui compose le paysage, du trottoir à l’horizon, et tu le lies avec celui que tu tiens en toi. Tu l’as trop agrandi, il finit par toucher tous les autres, une voile gonflée, ondulante qui ne dissimule rien. Ce n’est qu’un son, un peu de boue dans ta bouche.

Exercices d’illumination #3

L’escalier ne monte ni ne descend. Il est immobile, traversant, trouant. Passage d’odeur en odeur au centre des portes closes. Chaque pas pèse. Je tourne et je m’enfonce dans la mémoire. La tristesse est parcourue marche à marche. Les portes sont identiques et vernies. Le regard tombe dans le vide érigé en colonne par les grilles. La cage tourne en rond. La lumière du jour n’est pas admise. L’empire du jaune a pris ses quartiers. Rien ne dit qu’il y ait quelque chose derrière les portes. Divers passages de pensées se proposent, déjà ruminées. Les clés jaillissent de la porte, ouvrent un mur. A l’extrémité d’un couloir vide. Je suis en moi.

Exercices d’illumination #2

A quatre heures, dans la cuisine, la table est nette. Sa couleur d’automne resplendit dans l’été. Sur cette vaste feuille sous mes coudes, une coupe de fruits, le pot à sel, un verre d’eau où des feuilles de basilic prennent racine, la pile de livres et de carnets au repos. Je suis seul dans l’heure vaste. Au-delà de la fenêtre ouverte, d’autres fenêtres entourées de murs couleur sable. Le regard est prestement arrêté. Tout est familier. Rien ne bouge que le vent, invisible. L’étrangeté danse. Je pourrais découvrir le secret du monde, ou le mien. La nuit sera déjà venue et avant elle, je serai entré dans la pièce, et sans m’asseoir, de quelques mots brefs, je me serai jeté vers le monde. C’est l’heure du flamenco. La lumière est méprisée. Tout se passe dans un cercle. Les larmes rient. Les sentiments sont piétinés. Tout reviendra à l’identique: il n’y a pas lieu de sourire ou de rêver.

Exercices d’illumination #1

On s’offre au petit matin comme on s’offre à la nuit profonde, sur l’autre face de la fatigue. On est au milieu des heures à venir qui ne composent pas une plaine, ni un ciel, mais une placette, avec des arbres et une fontaine. On est seul et on goûte la mesure. On espère l’arrivée d’oiseaux. On continue son chemin dans une des ruelles adjacentes. Le commerce est absent. Les rares silhouettes deviennent des personnages. A force de tourner dans le bref quartier, on revient sur ses pas, ses pensées. Elles sont reprises et poursuivies. Un souffle d’air chaud porte le printemps et toutes choses sont vaines. Les souvenirs de ce qui jamais ne fut sont près d’apparaître: il faut marcher encore.
Là-bas, où la ruelle se perd dans la ville, une femme s’éloigne, et sa chevelure libérée.