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Tristan Mat

Minutes de la multitude #15

L’été règne: le maquillage durcit ou coule, les fronts et les gorges transpirent. Tu voudrais t’endormir et mourir assis.

Un claquement des portes comme le coup de bâton du maître zen.

Gestes, visages, lumières, pensées: dans la répétition ce moment est unique.

Minutes de la multitude #14

Si fière et si féroce, et assise, immobile à par la lance de ses regards, et lointaine encore plus, les yeux tournées à l’extrême vers la fenêtre.

Devant et presque au dessus de moi, le visage serré et sérieux, le regard lancé vers le sol. Est-il puissant?

La laideur t’attire comme un puits.

Minutes de la multitude #13

Portes ouvertes: serrés, défilant,visages, cuisses, chevelures, mains, bustes. Les lignes des regards forment des étoiles. Empilement des images qui se recouvrent avant d’être contemplées et qui reviendront dans la grande nuit du désir.

Une torsion le parcourt des pieds à la mâchoire, puis jusqu’aux bras, et le regard jeté dehors, vers le haut.

Son nom est dédain. Puis elle sourira.

Minutes de la multitude #12

Dans la nuit, le train accélère, se hâte, court. On pourrait se réveiller à Venise ou à Valparaiso.
C’est seulement une impression: tout est dans l’ordre et les horaires sont respectés.

Elle monte, fine, s’assoit et ses cuisses se révèlent rondes. Son visage est long. Elle porte une cravate et deux portions de pâtes emballées dans des conteneurs en plastique. Un sourire donne l’étendue de son bonheur et ses yeux celle de sa beauté en cet instant.

Les passagers sont distants. Ils s’ignorent paisiblement. Société de solitaires.

Minutes de la multitude #11

Il y a du vert au dessus de ses yeux et elle parle seule dans la lumière douce du matin de l’automne.

Appuyé sur la paroi, le dos se détache, revient se poser, la tête et un bras se soulève, se déplie et vient empoigner la porte et la tire d’un coup violent.

Un jour tu monteras dans le train pour la dernière fois, sans le savoir. Rien ne restera de toutes les bulles de temps. Aucun souvenir, ni en toi, ni chez les autres, ni dans le train. Pas même un fantôme.

Minutes de la multitudes #10

Après plusieurs mois, à nouveau sur la ligne. Pas une seule fois on n’y avait pensé. Rien n’a changé. Était-ce hier? Tout ce que j’ai traversé s’efface. J’attends l’arrêt.

Les pierres posées sur les tôles faisant office de toit. Les déchets sur les rives du fleuve sale. Les lambeaux de phrases portées hors des bouches par la vapeur.

L’intervalle entre le claquement des portes se fermant et le départ de la rame. Et l’inverse à l’arrêt. Faille du silence.

Minutes de la multitude #9

Une poutre s’approche de toi, vient à ta rencontre, puis brusquement s’éloigne et disparaît. Puis une autre. Elles passent, se succèdent. Il n’y en aurait donc pas une pour t’abattre?

Elle est d’une seule teinte: peau bronzée, cheveux, rouge à lèvres. Ocre? terre brûlée? Pas un mot qui la saisisse.

A l’heure médiane, presque pas de voyageurs. N’ayant pas à se frayer un passage, à trouver une place, à disposer avec art ses sacs, à éviter les affrontements de regards, il est gagné par la mélancolie, tout lui est miroir. Parcours inutile, vie inutile.

Minutes de la multitude #8

Deux mouchoirs en papier blanc froissés, glissés depuis mes poches trouées, deux sandales sans pieds, le revêtement du sol propre apparemment dans la lumière hachée par les arbres.

Le train roulera à la même allure que chaque jour. Le paysage est celui qui mille fois s’est imprimé au regard. Être est ce même ennui. Pourquoi alors le dimanche de la vie?

Le train s’immobilise entre deux arrêts près du soir. Ce qui est devant toi maintenant, tu l’avais frôlé du regard. Ce pré, ces arbres, tu ne les saurais les rejoindre, à travers la vitre, et c’est pour cela que le bonheur t’y appelle.

Minutes de la multitude #7

Des personnages ou des vies, des visages ou des masques, des années ou du temps, des dents ou des semelles, des reflets ou des rires, des mots ou pas.

Je ne saurais rien d’eux. Je m’offre à cette ignorance, a ces signes absents de sens, à ce mutisme. Je ne découvre rien de moi.

Trouver le geste qui offre tout un être.

Minutes de la multitude #6

Tu entres dans le cercle des mots, en silence. Ils tirent de l’existence, exposée comme la pièce de viande sur la planche à découper. Tu te loves dans ces phrases que tu oublieras dans un instant et tu t’oublies.

Les bidonvilles, les terrains de sport vides, verts. Le fleuve visqueux, la rouille en grille.

Deux mains sur la poignée du parapluie, trois doigts soulevés. Les yeux dilatés, de gauche à droite, tête immobile, grave. Surveillance.