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Tristan Mat

Minutes de la multitude #13

Portes ouvertes: serrés, défilant,visages, cuisses, chevelures, mains, bustes. Les lignes des regards forment des étoiles. Empilement des images qui se recouvrent avant d’être contemplées et qui reviendront dans la grande nuit du désir.

Une torsion le parcourt des pieds à la mâchoire, puis jusqu’aux bras, et le regard jeté dehors, vers le haut.

Son nom est dédain. Puis elle sourira.

Minutes de la multitude #12

Dans la nuit, le train accélère, se hâte, court. On pourrait se réveiller à Venise ou à Valparaiso.
C’est seulement une impression: tout est dans l’ordre et les horaires sont respectés.

Elle monte, fine, s’assoit et ses cuisses se révèlent rondes. Son visage est long. Elle porte une cravate et deux portions de pâtes emballées dans des conteneurs en plastique. Un sourire donne l’étendue de son bonheur et ses yeux celle de sa beauté en cet instant.

Les passagers sont distants. Ils s’ignorent paisiblement. Société de solitaires.

Minutes de la multitude #11

Il y a du vert au dessus de ses yeux et elle parle seule dans la lumière douce du matin de l’automne.

Appuyé sur la paroi, le dos se détache, revient se poser, la tête et un bras se soulève, se déplie et vient empoigner la porte et la tire d’un coup violent.

Un jour tu monteras dans le train pour la dernière fois, sans le savoir. Rien ne restera de toutes les bulles de temps. Aucun souvenir, ni en toi, ni chez les autres, ni dans le train. Pas même un fantôme.

Minutes de la multitudes #10

Après plusieurs mois, à nouveau sur la ligne. Pas une seule fois on n’y avait pensé. Rien n’a changé. Était-ce hier? Tout ce que j’ai traversé s’efface. J’attends l’arrêt.

Les pierres posées sur les tôles faisant office de toit. Les déchets sur les rives du fleuve sale. Les lambeaux de phrases portées hors des bouches par la vapeur.

L’intervalle entre le claquement des portes se fermant et le départ de la rame. Et l’inverse à l’arrêt. Faille du silence.

Minutes de la multitude #9

Une poutre s’approche de toi, vient à ta rencontre, puis brusquement s’éloigne et disparaît. Puis une autre. Elles passent, se succèdent. Il n’y en aurait donc pas une pour t’abattre?

Elle est d’une seule teinte: peau bronzée, cheveux, rouge à lèvres. Ocre? terre brûlée? Pas un mot qui la saisisse.

A l’heure médiane, presque pas de voyageurs. N’ayant pas à se frayer un passage, à trouver une place, à disposer avec art ses sacs, à éviter les affrontements de regards, il est gagné par la mélancolie, tout lui est miroir. Parcours inutile, vie inutile.

Minutes de la multitude #8

Deux mouchoirs en papier blanc froissés, glissés depuis mes poches trouées, deux sandales sans pieds, le revêtement du sol propre apparemment dans la lumière hachée par les arbres.

Le train roulera à la même allure que chaque jour. Le paysage est celui qui mille fois s’est imprimé au regard. Être est ce même ennui. Pourquoi alors le dimanche de la vie?

Le train s’immobilise entre deux arrêts près du soir. Ce qui est devant toi maintenant, tu l’avais frôlé du regard. Ce pré, ces arbres, tu ne les saurais les rejoindre, à travers la vitre, et c’est pour cela que le bonheur t’y appelle.

Minutes de la multitude #7

Des personnages ou des vies, des visages ou des masques, des années ou du temps, des dents ou des semelles, des reflets ou des rires, des mots ou pas.

Je ne saurais rien d’eux. Je m’offre à cette ignorance, a ces signes absents de sens, à ce mutisme. Je ne découvre rien de moi.

Trouver le geste qui offre tout un être.

Minutes de la multitude #6

Tu entres dans le cercle des mots, en silence. Ils tirent de l’existence, exposée comme la pièce de viande sur la planche à découper. Tu te loves dans ces phrases que tu oublieras dans un instant et tu t’oublies.

Les bidonvilles, les terrains de sport vides, verts. Le fleuve visqueux, la rouille en grille.

Deux mains sur la poignée du parapluie, trois doigts soulevés. Les yeux dilatés, de gauche à droite, tête immobile, grave. Surveillance.

Minutes de la multitude #5

Choisir sa place de sorte qu’aucun visage arrête le regard, qu’il atteigne les sièges verts vides, les fenêtres closes et au-delà les tunnels, les poteaux, ce qui n’est pas paysage.

Les regarder entrer quand les portes s’ouvrent en claquant. Et le mot troupeau que l’on ne peut réprimer.

Il est debout, tassé, écrasé en lui-même, pas recroquevillé : posé sur la paroi, la peau parcheminée et rose, sans graisse ni presque de muscle.

Minutes de la multitude #4

Ils sont face à face. Il parle avec une gaieté exacerbée. Son rire porte et découvre ses dents. Il se penche vers elle qui est immobile, droite, et s’appuie sur son siège comme pour le repousser. Ses cheveux sont légèrement bouclés. Quand elle se retourne, ses yeux sont petits, enfoncés.

Le ciel est bas, prêt à sombrer. A l’intérieur, la lumière est sans couleur, sans éclat, dispensée par deux barres qui traversent la voiture. On peut la fixer sans être ébloui, sans être aveuglé, sans être illuminé.

Rien ne bouge sur son visage, ni les yeux, ni les rides, ni ses lèvres serrées à former la ligne d’une vague. L’âge est-il déjà grand?