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Tristan Mat

Minutes de la multitudes #10

Après plusieurs mois, à nouveau sur la ligne. Pas une seule fois on n’y avait pensé. Rien n’a changé. Était-ce hier? Tout ce que j’ai traversé s’efface. J’attends l’arrêt.

Les pierres posées sur les tôles faisant office de toit. Les déchets sur les rives du fleuve sale. Les lambeaux de phrases portées hors des bouches par la vapeur.

L’intervalle entre le claquement des portes se fermant et le départ de la rame. Et l’inverse à l’arrêt. Faille du silence.

Minutes de la multitude #9

Une poutre s’approche de toi, vient à ta rencontre, puis brusquement s’éloigne et disparaît. Puis une autre. Elles passent, se succèdent. Il n’y en aurait donc pas une pour t’abattre?

Elle est d’une seule teinte: peau bronzée, cheveux, rouge à lèvres. Ocre? terre brûlée? Pas un mot qui la saisisse.

A l’heure médiane, presque pas de voyageurs. N’ayant pas à se frayer un passage, à trouver une place, à disposer avec art ses sacs, à éviter les affrontements de regards, il est gagné par la mélancolie, tout lui est miroir. Parcours inutile, vie inutile.

Minutes de la multitude #8

Deux mouchoirs en papier blanc froissés, glissés depuis mes poches trouées, deux sandales sans pieds, le revêtement du sol propre apparemment dans la lumière hachée par les arbres.

Le train roulera à la même allure que chaque jour. Le paysage est celui qui mille fois s’est imprimé au regard. Être est ce même ennui. Pourquoi alors le dimanche de la vie?

Le train s’immobilise entre deux arrêts près du soir. Ce qui est devant toi maintenant, tu l’avais frôlé du regard. Ce pré, ces arbres, tu ne les saurais les rejoindre, à travers la vitre, et c’est pour cela que le bonheur t’y appelle.

Minutes de la multitude #7

Des personnages ou des vies, des visages ou des masques, des années ou du temps, des dents ou des semelles, des reflets ou des rires, des mots ou pas.

Je ne saurais rien d’eux. Je m’offre à cette ignorance, a ces signes absents de sens, à ce mutisme. Je ne découvre rien de moi.

Trouver le geste qui offre tout un être.

Minutes de la multitude #6

Tu entres dans le cercle des mots, en silence. Ils tirent de l’existence, exposée comme la pièce de viande sur la planche à découper. Tu te loves dans ces phrases que tu oublieras dans un instant et tu t’oublies.

Les bidonvilles, les terrains de sport vides, verts. Le fleuve visqueux, la rouille en grille.

Deux mains sur la poignée du parapluie, trois doigts soulevés. Les yeux dilatés, de gauche à droite, tête immobile, grave. Surveillance.

Minutes de la multitude #5

Choisir sa place de sorte qu’aucun visage arrête le regard, qu’il atteigne les sièges verts vides, les fenêtres closes et au-delà les tunnels, les poteaux, ce qui n’est pas paysage.

Les regarder entrer quand les portes s’ouvrent en claquant. Et le mot troupeau que l’on ne peut réprimer.

Il est debout, tassé, écrasé en lui-même, pas recroquevillé : posé sur la paroi, la peau parcheminée et rose, sans graisse ni presque de muscle.

Minutes de la multitude #4

Ils sont face à face. Il parle avec une gaieté exacerbée. Son rire porte et découvre ses dents. Il se penche vers elle qui est immobile, droite, et s’appuie sur son siège comme pour le repousser. Ses cheveux sont légèrement bouclés. Quand elle se retourne, ses yeux sont petits, enfoncés.

Le ciel est bas, prêt à sombrer. A l’intérieur, la lumière est sans couleur, sans éclat, dispensée par deux barres qui traversent la voiture. On peut la fixer sans être ébloui, sans être aveuglé, sans être illuminé.

Rien ne bouge sur son visage, ni les yeux, ni les rides, ni ses lèvres serrées à former la ligne d’une vague. L’âge est-il déjà grand?

Minutes de la multitude #3

Ils sont assis l’un à côté de l’autre, celui qui parle au long cours et celui qui ne le regarde pas, plié sur son ordinateur, plus âgé. De loin, je saisis ce qu’il dit, car il parle ma langue, je devine l’intrigue, les personnages, la salle de théâtre, sans plus le voir.

Après être monté et avoir choisi sa place, il a regardé dans toutes les directions en tournant sur lui-même, levant et abaissant la tête et son corps ondulant. Sur le porte-bagage il a laissé l’écharpe et s’y est repris à plusieurs fois avant de plier son pardessus jaune. Le bas de sa chemise dépassait du pull. Les paupières s’affaissaient, se relevaient. La tête tombait.

Toutes les fois où je me suis assis sans m’enfoncer, sans rencontrer les ronces, un œil, les rictus, des chaussures sales, une peau barbue et couperosée. Sommant, combien de jours? de mois? Je reste coulé dans le ballast, quelque part sur le ligne.

Minutes de la multitude #2

En face, une rangée de sièges vides. Ceux qui devaient partir sont déjà partis. Restent les retardataires, les touristes, ceux qui vont à la ville pour un seul rende-vous, une seule visite, ceux dont les horaires sont décalés.

L’odeur de la pluie entre par les portes ouvertes. Sur le sol des archipels brillants d’eau. Au démarrage, une tache convexe concentrée se dilate, devient une ligne qui s’étend puis, sous l’effet d’une ultérieure variation de vitesse, se réunit à son point de départ. Quand mes yeux reviennent vers la formation, deux chaussures d’homme pointues l’immobilisent.

Minutes de la multitude #1

Il monte. Je reconnais son maillot: forme, couleurs, écusson. C’est celui que je porte. C’est mon maillot mais je ne suis pas à l’intérieur. Un autre torse, une autre tête, des autres bras. Sa peau est noire, il est âgé, il porte une casquette, marche lentement en traversant la voiture vide. Échanger nos existences? Il ne fait que passer devant moi. Il descend du train.

Il est midi. Une journée dernière moi, une autre devant, séparées. Je suis seul dans la voiture. Le train continue d’avancer, de trembler, qu’il y ait ou non des voyageurs. Puis-je dire que la voiture est à moi? que j’en suis le maître?

Elle frotte la tranche de sa main sur la lame du ticket de transport. Son regard de promène lentement, comme à distance, de loin et porté dans le vague. Mes yeux reviennent sur la main qui passe et repasse sur le tranchant de la main