Menu

Tristan Mat

#1369

La figure est seule sur la carte. Un cadre en sus. Elle ne connaîtra son envers que par celui de ses semblables sans savoir s’il est semblable au sien. Elle suggère, invite, dicte, dévie, commande et elle ne saura rien du jeu mouvant, du ballet de la lumière: elle siège dans l’immobilité, un nombre – hors épaisseur.  

28/03/2021

Série : Reste

La rêve

Le sordide est une couleur dans le froid du matin, la rue sinue, devient place, seuls sont les pauvres pour prendre le pain.

*

Elle, encore, et pour nous, entre nous, la voiture de l’oncle mort, arrondie.

*

Triangle, et la question de la consistance.

*

Nous nous aimions et je ne savais quel était son nom, celui où il y avait l’amour, ou bien celui de sa naissance, repris depuis peu.

*

Une bouche à qui j’offrais l’étouffement, un honneur, mes mains inertes, je ne les voyais pas.

*

L’intervention: bris de briques poussées au fond de la niche creusée dans le mur.

*

Le chanteur quelconque est mort, qu’est-que cela me fait me demande mon frère.

*

Elle dit qu’elle dit qu’elle a un loup en elle.

*

Un sac de riz – plus qu’à moitié vide mais lourd encore, posé, s’étant affaissé, tassé. Aucun mouvement n’était pensé. Est-ce que le carrelage gris qui le supportait s’étendait hors des limites du regard? Et quoi, au delà des raisons, des raisonnements, des explications, des interprétations, des élucidations?

*

Ampleur et lenteur. Accepter d’être long et négocier l’élargissement des courbes. Braque, braque, disait le père, rude. Promener un plateau serait-ce mieux que promener un miroir? Oui, pour les jambes ballantes des enfants.

*

Il y avait des portes. Il n’y avait qu’elles en quinconce, formant un labyrinthe, fermées, ouvertes, ou dans l’hésitation, immobilisé par le doute dans l’entre-deux. Je pouvais les éviter ou les traverser ; en aucun cas je n’échappais au ciel et l’enfermement n’était plus pensable. Toujours j’allais dehors, toujours j’étais arrêté.

13/09/2020

Série : Reste

Journal de la phrase

Aujourd’hui, j’ai écrit nu.

Aujourd’hui, j’ai posé mon Journal sur les factures.

Aujourd’hui, j’ai effacé un an.

Aujourd’hui, j’ai misé sur l’instant.

Aujourd’hui, j’ai lu la quatre-vingt troisième tombe.

Aujourd’hui, je n’ai pas su écrire le mot absence.

Aujourd’hui, j’ai été sur un pied sur une échelle, immobile.

Aujourd’hui, j’ai laissé le temps où je ne connaissais pas le mot de pétrichor.

Aujourd’hui, j’ai cureté une fractale.

Aujourd’hui, j’ai mangé des feuilles de pain.

Aujourd’hui, j’ai retrouvé la fleur en bois – rouge.

Aujourd’hui, j’ai vu le vide au-dessus de l’hôtel.

Aujourd’hui, j’ai recueilli la poussière des murs.

Aujourd’hui, j’ai détaillé du regard un étal de poignées de portes.

Aujourd’hui, j’ai écrit cette phrase à l’encre verte.

Aujourd’hui, j’ai produit un cube.

Aujourd’hui, j’ai commencé l’histoire des murs.

Aujourd’hui, j’ai lancé des poèmes vers un rectangle.

Aujourd’hui, j’ai compté les miroirs de la maison: quinze.

Aujourd’hui, j’ai mangé dans le noir.

Aujourd’hui, j’ai lancé deux pierres par la fenêtre de l’été.

Aujourd’hui, j’ai été déposé sur la carte.

Aujourd’hui, après avoir rangé la bibliothèque, il restait un livre: Espèces d’espace.

Aujourd’hui, j’ai vu l’image au plus près de la nuit.

Aujourd’hui, j’ai envoyé mon image, une.

Aujourd’hui, je n’ai pas été reconnu en abaissant mon masque.

Aujourd’hui, j’ai écrit avec un cube vert sur la table.

Aujourd’hui, j’ai soufflé la poudre vers la nuit.

Aujourd’hui, j’ai mis un masque à la nuit.

Aujourd’hui, j’ai mis un quatrième couteau.

Aujourd’hui, j’ai lu les tables.

Aujourd’hui, j’ai jeté les vêtements vides de moi.

Aujourd’hui, j’ai goûtée une mémoire.

Aujourd’hui, je me suis assis pour mieux tomber.

Aujourd’hui, j’ai écrit six fois la date d’aujourd’hui.

Aujourd’hui, j’ai cassé le quatrième couteau.

Aujourd’hui, j’ai morcelé les chèques.

Aujourd’hui, j’ai entendu le Nom de l’amant sans nom.

Aujourd’hui, j’ai regardé mon sang.

Aujourd’hui, j’ai suivi du doigt la logique des câbles.

Aujourd’hui, j’ai arraché mon nom des livres.

Aujourd’hui, j’ai soupesé le mot comme.

Aujourd’hui, j’ai entendu la basse.

Aujourd’hui, j’ai embrassé l’amande.

Aujourd’hui, j’ai offert des libations à la colle.

Aujourd’hui, je me suis assis par terre dans la ville.

Aujourd’hui j’ai été agacé par le palindrome.

Aujourd’hui, je suis allé rue des discoboles.

Aujourd’hui, j’ai observé le découpe de vers serbes.

Aujourd’hui, j’ai récité sur une pelouse, à la nuit.

Aujourd’hui, j’ai suivi du regard une faille traversant ma maison.

Aujourd’hui, je me suis allongé, écrasé, plié jusqu’à être englouti par le bain.

Aujourd’hui, j’ai connu le bonheur par débordement.

Aujourd’hui, j’ai considéré mon émail brisé et rongé.

Aujourd’hui, j’ai trouvé deux os à traduire.

Aujourd’hui, j’ai vu s’allumer un feu de trois jours.

Aujourd’hui, j’ai connu le point de perfection: entrer dans la cuisine à l’instant où le lait déborde.

Aujourd’hui, j’ai lu les poèmes de personne avant le jour.

Aujourd’hui, j’ai lutté, défait par les plumes, la topologie de leur enveloppe.

Aujourd’hui, j’ai épuisé le sel.

Aujourd’hui, j’ai écrit quatorze portraits d’un seul visage.

Aujourd’hui: Henry James, d’un côté ; Tchekhov de l’autre : je n’étais pas au milieu.

Aujourd’hui, j’ai cherché des Y.

Aujourd’hui, j’ai brisé un seau.

Aujourd’hui, j’ai écrit le journal de la fièvre.

Aujourd’hui, j’ai découpé chaque planche de l’armoire en deux parties égales.

Aujourd’hui, sous la lampe, le faisceau des angles, l’enjambement du compas.

Aujourd’hui, j’ai plié, déplié, replié, lissé.

Aujourd’hui, j’ai dicté.

Aujourd’hui, je n’ai pas lu une phrase.

06/09/2020

Série : Reste

#999

Toute la musique écoutée depuis la naissance, rassemblée, enroulée, serrée au plus près, cela tiendrait dans quoi? Une main ouverte devenant poing? Un sac de plastique gonfé de vent? Une malle à hétéronymes? Un cercueil? Une chambre de bonnes sous un toit de zinc chauffé à blanc? Le vide d’une vie?

23/02/2020

Série : Reste

#982

La courbure souligne la perfection géométrique essentielle de la plaine. Demandez-vous ce qu’est une ligne, non devant le tableau noir offert à la craie mais all’aperto et vous en viendrez à douter de tout, cependant que vous serez assaillis comme jamais par le réel. Et tout cela parce qu’au centre qu’il institue par sa seule présence, trône un arbre. Ou plus simplement: il y a un arbre.

Initalement paru dans le Tempestaire

11/02/2020

Série : Reste

#950

Un homme descendait la rue vide. Il portait un chapeau à large bord et pour cela marchait lentement entre les deux trottoirs. L’heure était suspendue, pâle la lumière. Il descendait et nulle description de son visage. Un manteau suffisait pour faire de presque tout son corps une steppe aux dimensions d’une chaise et d’une porte. L’intrigue était tension silencieuse. Un autre homme apparut, en bas, tête nue. Les différences nombreuses mais minimes auraient pu nourrir dialogue et enquête, faire apparaître des personnages secondaires. Ils se croisèrent. De leurs regards, rien qui ne soit dit, ni de celui qui décrit.

09/02/2020

Série : Reste

#890

Être ravi par la neige, voilà ce que j’appelle écrire.

D’un mouvement circulaire de la main sur la toile cirée, en plusieurs passages rassembler les miettes en une colline aplatie et la pousser pour les faire tomber à la limite de la table dans l’autre main en forme de coupe, les jeter dans la bouche grande ouverte, renversée en arrière, voilà ce que j’appelle écrire.

Assis dans une voiture à l’arrêt, à côté de l’enfant endormi, regarder les gouttes de pluie glisser sur le pare-brise en sinuant, accélérant, se rejoignant et se fondant, peu à peu troublant la vision, et par un coup d’essuie-glace, rendre la vitre transparente, voilà ce que j’appelle écrire.

Hors de tout regard, enlever ses chaussures puis ses chaussettes, dédaigner le monde proposé par la fenêtre, de la pointe du couteau racler la pâte noir accumulée sous les ongles du pied posé sur le genou, recueillir les fils de laine ou de coton arrachés par frottement et les enrouler en un cocon qui pourrait accueillir une fourmi, arracher un ongle qu’on laissait croître à dessein, voilà ce que j’appelle écrire.

Fermer les yeux et s’approcher d’un sexe, entrer dans son odeur, sentir les poils sur son visage, oublier le nom de l’amour, et comme le plongeur qui revient à la surface, ouvrir la bouche, voilà ce que j’appelle écrire.

Se taire jusqu’à sentir la forme des phrases dans son corps, voilà ce que j’appelle écrire.

S’asseoir devant la table de la cuisine après avoir lavé la vaisselle et balayé, quand les autres sont allés au lit, en compagnie d’un verre d’eau, de l’horloge au mur, de la fatigue, voilà ce que j’appelle écrire.

Regarder les rainures du parquet, la forme des nuages, la condensation sur une vitre, le mouvement de la mouche, les frissons de l’eau d’une flaque sous le vent, regarder jusqu’à oublier son regard, jusqu’à s’oublier, voilà ce que j’appelle écrire.

Marcher en descendant l’escalier, puis dans la rue, entrer dans l’épicerie, contrôler chaque pas, ralentir chaque mouvement, retenir ses mots et demander sobrement une bouteille de vin, aux questions répondre que la précédente a été perdue, s’en aller en ignorant les rires et revenir chez soi, voilà ce que j’appelle écrire.

S’asseoir, fermer les yeux, laisser venir chaque sensation, chaque douleur, les laisser tomber, se déposer en offrande, faire face à ce qui s’ouvre sans savoir si c’est silence ou vide, entrer, laisser cela encore, voilà ce que j’appelle écrire.

Ne pas écrire, voilà ce que j’appelle écrire.

18/12/2019

Série : Reste

#774

nous (qui énonce mentant?)

allions (nul passé, tout est)

heureux (abstention de l’obscène)

ensemble (désunir, diviser)

08/07/2019

Série : Reste

cinema trois

c’est le cadeau du frère et la première fois et à quoi s’attendre la déception bien sur mais la surprise surtout et l’espace avant tout dépassant celui de l’église du dimanche et le rouge celui du sang que l’on ne sait pas encore entre les cuisses des femmes ni gonfler lèvres et sexe le rouge sur lequel on est assis et le mineur avec sa trompette venu de loin comme s’il avait inventé ce qui allait suivre et plus jeune par son espièglerie que moi loki insaisissable et tout n’est pas saisi compris ébahi étourdi ne restent sorti dans la nuit comme découverte que les abysses et les sauts ascension dans un orgue et le ciel très haut la peur comme si tout était vrai et l’enchantement et l’amour était là une de ses illusions encore là profond

Le beau froid du sud clair jusque dans la nuit, le fil du couteau, le tranchant du givre, et les étoiles fidèles. Les rues étaient vides, sans ombres, nous marchions vite, dans la joie d’avoir dévoré et bu, et avides encore, nous marchions à trois sans que rien ne s’oppose. Au fond, en haut, de la salle vide, les pieds sur les fauteuils, à regarder les deux filles, belles, sales, perdues, vives. Le plus beau feu est celui des gitans.

Il n’y a pas d’hiver, seulement le soir, le tram pour aller de l’autre côté où la ville devient banlieue et perd l’histoire, l’assoupissement d’après -dîner dans l’attente, le balancement du mot rotaie… et le retour à soi en cherchant l’adresse dans l’opuscule, et après avoir calé les sacs et les membres dans une posture oblique, tout est lenteur. Les plans séquences. Le Tage. Le fado étiré. La main qui coule. Glisse. Se pose sur l’autre main.

17/07/2018

Série : Reste

Musique de l’ennui

Elle est parfaitement élevée, dressée, droite et assise, de profil, les cheveux lisses, nouées en une queue de cheval verticale, immobile, aux notes arpégées dévalant le clavier elle se lève d’un coup, se bloquant peu avant de rejoindre la station verticale et son bras enjambe la partition pour atteindre l’angle de la page double opposée et au dernier moment la tourne en l’amenant vers elle en même temps qu’elle se rassoit, puis bientôt se relève à nouveau et le mouvement oscillatoire, régulier, silencieux efface peu à peu les nappes, les volutes, les déroulements.

05/01/2017

Série : Reste