Catégorie : Minutes de la multitude

Minutes de la multitude #68

La sonnerie annonçant la fermeture des portes est également une note. Longue, tenue, tendue.

Des jambes de pantalons, des mollets, des chaussures sur les rayures du sol, des sacs. Pas d’horizon. Pas même la fenêtre opposée ou la paroi.

Ce bras, je le vois immobile, tombant, mort. Il aspire mon regard. Il finit par s’élever, se plier, rejoindre son semblable.

Minutes de la multitude #67

Après le froid traître du matin de printemps, réconfort de la chaleur, celle de l’étable. Chercher le coin, se tasser.

Une main près de l’œil. La regarder en oubliant la beauté, le désir. Sa simple existence, magnifique.

Tunnel. La sensation de la répétition et de la variation. Tu creuses ton chemin qui est ta fosse.

Minutes de la multitude #66

Capuchon baissé. À hauteur de ventres ou plutôt de parkas devenus sacs, faisant mur, cage.

Je tourne la tête. Sur des genoux, une image en mouvement : deux jeunes filles côte à côte. Une joue de la harpe. Des mots s’écrivent. Souvent le mot musique, immobile.

Joie de l’allure rapide, oubliant la destination, la journée vaine à venir, tout à la course, à la brève dépense.

Minutes de la multitude #65

Pour une fois ne pas se taire, entrez dans le jeu léger des phrases sans conséquence. Et perdre le mouvement et la traversée du temps.

Ce n’est pas un voyage, ce n’est une exploration. Déplacement, oui et les pensées vont en avant ou restent en arrière, et rebondissent comme liées par un élastique.

Il y aura eu si peu de pensées d’amour ici.

Minutes de la multitude #64

Voir seulement des clichés, des effets de mode. Affine ton regard.

Tracer les lignes des regards de tous les présents : les intersections, les rencontres lorsqu’elles aboutissent au même point et les très rares cas où les lignes s’unissent quand les regards se regardent.

Promiscuité sans parole. Les mots étoufferaient, seraient la violence dernière.

Minutes de la multitude #63

Mains recueillies sur les genoux, jambes croisées, la tête penchée, vers le recroquevillement, l’enroulement, respiration légère. Son sommeil est retenu, tendu, ramassé.

Deux banquettes qui se dont face. Elles forment par leurs regards et leurs mots, un carré, un tablée presque. Un des angles est silencieux mais pas absent, se résolvant en un chignon noir, haut.

Balancement silencieux, les mots reviennent à la douceur du mouvement d’arrêt, rien de luxueux, nul voyage, et rien d’heureux dans le mouvement.

Minutes de la multitude #62

Portes béantes, quai vide. L’hiver entre en majesté.

Tant désiré dans un lointain, son corps proche. Il suffirait de se lever, de faire deux pas, de saluer. Le train est rempli de temps.

L’homme délabré porte le parfum du Duc. Les vies passent devant l’une l’autre battues comme les autres.

Minutes de la multitude #61

Articulations des caténaires sur le ciel bleu.

Papiers abandonnées ou jetés ayant épousés la forme des pierres du ballast en les enveloppant. À nul adressés ces dons que seule la pluie anéantira.

Attente sur le quai au soleil d’hiver au début de la journée. Dans cette première lumière, s’arrêter et vivre la fin.

Minutes de la multitude #60

Portes ouvertes : le train glisse lentement sur son erre, terres gorgées d’eau, ronces, rouilles ; les portent claquent.

Au milieu de la conversation qui se joue dans une langue inconnue de moi, je suis les mouvements des mains, le rythme des phrases, les inflexions, les regards. Autre est le jeu.

À l’approche du terminus préparatifs lents gestes de vieillards précautionneux.

minutes de la multitude #59

Un visage rond, enfantin presque, lointain, m’attire par le rouge  des lèvres, la rencontre de nos regards, même si je ne distingue pas les yeux. Je me retourne : un homme en treillis de camouflage.

L’avant-dernier arrêt. C’est déjà la ville. Les demi-riches montent et restent debout. Ils frôlent les pauvres assis et endormis.

Celui qui parle seul et haut sans que personne ne le regarde, ivresse ou folie, est-il différent de celui qui sur le siège d’en face écrit sans être lu ?