L’île est peu loin du rivage, c’est une étendue sans relief dont on devine à peine la ligne basse, avec quelques arbres, dans la brume qui pèse sur la mer. Quelqu’un dont nous ne savons rien, sinon la bienveillance et qu’il a voulu que nous venions là, nous a pris dans sa barque, nous sommes partis mais il pleut et traverser le bras d’eau ressemble, sous le voile des ombres souvent très noires, à une trouée dans les apparences, au rêve d’un autre monde, peut-être à déjà un peu de celui-ci, faible rayon dans les taches sombres. Une rive pourtant, au bout de quelques minutes. Trois ou quatre marches de pierre pour le débarquement, ruisselantes, un bout de quai, deux petites maisons et dans l’une une lumière : le pub fermé et le logis de qui tient le pub et l’ouvre parfois, le dimanche, quand des paysans de l’autre île, celle dont nous venons, veulent se porter vers plus d’ouest encore. Mais nous ne nous approchons pas des maisons, nous passons à droite par les terres. Ce sont des chemins détrempés ou même pas de chemin, une lande alors, coupée de flaques si ce n’est barrée par du fil de fer, qu’il faut enjamber, bien péniblement. Où allons-nous, je ne sais, comprenant mal le rude et superbe accent de cette voix en son autre langue. Peut-être est-ce vers quelque croix de pierre des temps celtiques, dressée devant le large, peut-être seulement vers l’autre côté de l’île que nous venons en effet d’atteindre. Voici le rebord, de grosses vagues sont devant nous, très vertes, et la pluie a cessé, ou presque.
Nous sommes restés un moment, au bout de l’île. Nous admirons la mer, nous regardons aussi le chemin qui fut suivi, ou parfois laissé, à cause des trous ou sans raison : ce ne fut rien qu’une sorte de piste qui zigzague dans l’herbe pauvre, bordée par endroits de murets de pierre. Puis, nous nous engageons sur un autre, un plus large sentier, qui suit la côte. Notre guide, notre ami, parle, je le comprends mieux maintenant, parce que la mer fait moins de bruit, parce que la marche s’est faite plus facile, peut-être aussi parce qu’il a d’autres pensées en esprit, et voici en tout cas qu’une maison, il y en a donc une troisième dans l’île, se découvre derrière un arbre : et à deux pas d’elle, c’est l’océan, mais elle a son petit enclos, il y a eu là autrefois des pommes de terre, des salades, du persil, sans doute aussi quelques fleurs à l’abri d’un peu de rocher. « Ah, nous dit le marin — c’est un marin, chaque année, vient-il d’expliquer, il mène un cargo autour du monde —, cette vieille qui vivait là ! Quand j’étais enfant elle m’avait fait l’école. Et plus tard, pendant si longtemps plus tard, quand je passais par ici, de nuit, je frappais toujours à sa porte. Il pouvait être minuit, deux heures, trois, presque l’aube, je la savais éveillée, habillée, debout ou dans son fauteuil près du feu, et voilà qu’elle m’ouvrait, me riait, me servait du thé, me racontait des histoires. Elle avait sans fin des histoires. »
« Elle n’est plus », ajoute celui qui se souvient ainsi puis se tait, comme s’il écoutait une voix. Nous arrivons au hameau, les deux maisons, et il veut absolument nous faire visiter le pub, il va frapper à l’autre porte, une jeune femme paraît, un enfant, il revient avec la clef, il tâtonne dans la serrure. Nous entrons dans la salle, où il fait très sombre, où il allume une lampe. Les tables contre le mur, le comptoir usuel, avec les bouteilles, sans doute vides. Le grand plancher nu, très usé, comme si on y avait dansé des milliers de fois dans un passé qui ne touche plus à notre présent, eau qui s’est retirée du rivage. Et des photographies sur les murs, qui sont la raison de notre visite, car c’est la communauté d’autrefois qu’elles nous diront, la société des deux îles qui peu à peu s’est dispersée, s’est éteinte. Des hommes et des femmes de l’autre brume, celle du papier qui a jauni comme une métaphore de la mémoire qui se dissipe. Quelques regards qui se portent sur nous, qui nous font reproche, distraitement, comme s’ils étaient occupés plus loin par une vision, peut-être un savoir, que nous ne pouvons plus faire nôtres. L’Irlande des années 40 ou 50, aussi mystérieuse qu’un bateau cherchant le rivage.
« Et celui-là », s’exclame le capitaine au long cours, en nous montrant la photographie d’un vieil homme assis devant l’eau, sa pipe à la main, très droit, très maigre, tout immobile. « Ah, ce qu’il buvait ! Pour pêcher le homard il partait pour des jours, seul dans sa petite barque, mais déjà au départ il était ivre, parmi les flacons de whisky qu’il emportait avec lui parmi les paniers, les filets ! Comment s’y prenait-il pour affronter le gros temps, pour revenir, il revenait, cependant, il était dans la main de Dieu. »
Je regarde ce beau visage, qui ressemble à celui de Samuel Beckett, j’oublie l’alcool, qui n’est qu’une des techniques de l’universelle écriture — cette main qui cherche celle de Dieu —, je pense à l’écrivain qui vient de se glisser, lui aussi, parmi les ombres, et s’éloigne et se perd dans cette foule noircie de pluie, ou de brume, mais que désassombrit, tout de même, ici et là, et là-bas encore, un peu de lumière de soleil jaune. Beckett, me dis-je, a écrit comme ce vieil homme partait, seul sur la mer. Il est resté comme lui de longues journées et des nuits sous ces nuages d’ici qui s’amoncellent, se font châteaux dans le ciel, falaises, dragons crachant du feu à des rebords, dans des failles, et soudain se défont, rayon soudain, « spell of light » vers trois heures de l’après-midi, — et c’est alors jusqu’au soir rapide le temps qui cesse, c’est comme de l’or dans les faibles creux de la houle. Beckett est là-bas maintenant, dans ce canot parfois peut-être encore presque visible là où la crête de l’océan s’ébouriffe dans le soleil qui se couche. Et ce que disent ses livres, ne l’écoutons qu’au travers du bruit constant de la vague, ou intermittent de la pluie.
