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Tristan Mat

Je parle des pierres

Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons. Elles n’intéressent ni l’archéologue ni l’artiste ni le diamantaire. Personne n’en fit des palais, des statues, des bijoux ; ou des digues, des remparts, des tombeaux. Elles ne sont ni utiles ni renommées. Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. Elle ne publient pas, gravées en caractères ineffables, des listes de victoires, des lois d’Empire. Ni bornes ni stèles, pourtant exposées aux intempéries, mais sans honneur ni révérence, elles n’attestent qu’elles.

L’architecture, la sculpture, la glyptique, la mosaïque, la joaillerie n’en ont rien fait. Elles sont du début de la planète, parfois venues d’une autre étoile. Elles portent alors sur elles la torsion de l’espace comme le stigmate de leur terrible chute. Elles sont d’avant l’homme ; et l’homme, quand il est venu, ne les a pas marquées de l’empreinte de son art ou de son industrie. Il ne les a pas manufacturées, les destinant à quel usage trivial, luxueux ou historique. Elles ne perpétuent que leur propre mémoire.

Elles ne sont taillées à l’effigie de personne, ni homme ni bête ni fable. Elles n’ont connu d’outils que ceux qui servaient à les révéler ; le marteau à cliver, pour manifester leur géométrie latente, la meule à polir pour montrer leur grain ou pour réveiller leurs couleurs éteintes. Elles sont demeurées ce qu’elles étaient, parfois plus fraîches et plus lisibles, mais toujours dans leur vérité : elles-mêmes et rien d’autre.

Je parle des pierres que rien n’altéra jamais que la violence des sévices tectoniques et la lente usure qui commença avec le temps, avec elles. Je parle des gemmes avant la taille, des pépites avant la fonte, du gel profond des cristaux avant l’intervention du lapidaire.

Je parle des pierres : algèbre, vertige et ordre ; des pierres, hymnes et quinconces, des pierres, dards et corolles, orée du songe, ferment et image ; de telle pierre pan de chevelure opaque et raide comme mèche de noyée, mais qui ne ruisselle sur aucune tempe là où dans un canal bleu devient plus visible et plus vulnérable une sève ; de telles pierres papier défroissé, incombustible et saupoudré d’étincelles incertaines ; ou vase le plus étanche où danse et prend encore son niveau derrière les seules parois absolues un liquide devant l’eau et qu’il fallut, pour préserver, un cumul de miracles.

Je parle de pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps.

L’homme leur envie la durée, la dureté, l’intransigeance et l’éclat, d’être lisses et impénétrables, et entières même brisées. Elles sont le feu et l’eau dans la même transparence immortelle, visitée parfois de l’iris et parfois d’une buée. Elles lui apportent, qui tiennent dans sa paume, la pureté, le froid et la distance des astres, plusieurs sérénités.

Comme qui, parlant des fleurs, laisserait de côté aussi bien la botanique que l’art des jardins et celui des bouquets – et il lui resterait encore beaucoup à dire – ainsi, à mon tour, négligeant la minéralogie, écartant les arts qui des pierres font usage, je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d’une espèce passagère.

Roger Caillois

Minutes de la multitude #15

L’été règne: le maquillage durcit ou coule, les fronts et les gorges transpirent. Tu voudrais t’endormir et mourir assis.

Un claquement des portes comme le coup de bâton du maître zen.

Gestes, visages, lumières, pensées: dans la répétition ce moment est unique.

Minutes de la multitude #14

Si fière et si féroce, et assise, immobile à par la lance de ses regards, et lointaine encore plus, les yeux tournées à l’extrême vers la fenêtre.

Devant et presque au dessus de moi, le visage serré et sérieux, le regard lancé vers le sol. Est-il puissant?

La laideur t’attire comme un puits.

#549

dans l’épicerie devenue galerie d’art
les élèves attendent le maître elle arrive
témoin d’un accident de la route elle raconte
elle est poète journaliste éditrice libraire
elle a une fille elle aime les animaux
elle compare la littérature et le journalisme
quatre séances l’idée les personnages la trame
j’oublie le dialogue je regarde les filles
jeunes qui prennent des notes avec application
pupilles dilatées ongles peints crayon à la bouche
je griffonne sur ma feuille une courbe
entrelacée à elle-même un cadre vide
je lis les bandeaux publicitaires cosberg
solutions pour l’automation industrielle
quatre cent euros pour le tout

#546

Lis – sans égard pour l’ombre

Lis – enveloppe du temps

Lis – au fleuve

Lis – seul en absolu – frère

Lis – poussière aux noms

#542

nulle carte et quelle histoire

les orties tremblent

que regarde le chat en moi

537

lignes et angles
droits
éponge, le désespoir

Un seuil

Il y avait des portes. Il n’y avait qu’elles en quinconce, formant un labyrinthe, fermées, ouvertes, ou dans l’hésitation, immobilisé par le doute dans l’entre-deux. Je pouvais les éviter ou les traverser ; en aucun cas je n’échappais au ciel et l’enfermement n’était plus pensable. Toujours j’allais dehors, toujours j’étais arrêté.

31/12/2017

Série : Vrac

#532

nul vent
nulle danse
– le matin

#528

dans le miroir
le silence
de la chambre sans amie