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Tristan Mat

#587

pointe orange tiré du noir
saut sur deux i
en avant du mot corneille

#583

immobile
le fil de la fontaine
inlassable

#579

à peine des points les poils sur son aisselle offerte
elle rallume souvent une cigarette fine
ses jambes sont croisées et sur la chaise
des bagues des tatouages des lunettes à forte monture
il est dix heures et la terrasse sera bûcher
elle écrit ou dessine et je la regarde en écrivant
elle est vêtue de noir nul ne le lit le sable

#576

aveugle
je rencontre
ta peau endormie

#572

douceur du gris
le vent me caresse
nu

#569

c’est la fin encore et je resterai
même après avoir oublié les noms
seul différent jusqu’à
être aussi sable et eau

#565

des filles de la sapience
en robes noires longues
sur les désertes esplanades
nous ne sauront pas les larmes

elles ne troubleront ni l’onde
ni la tourbe du rêve
dans le retour du souvenir
seront moins que le vent

pourtant à jamais l’oubli
des jours répétés à l’envi

#562

nuit de fête –
lune:
puits de silence

cinema trois

c’est le cadeau du frère et la première fois et à quoi s’attendre la déception bien sur mais la surprise surtout et l’espace avant tout dépassant celui de l’église du dimanche et le rouge celui du sang que l’on ne sait pas encore entre les cuisses des femmes ni gonfler lèvres et sexe le rouge sur lequel on est assis et le mineur avec sa trompette venu de loin comme s’il avait inventé ce qui allait suivre et plus jeune par son espièglerie que moi loki insaisissable et tout n’est pas saisi compris ébahi étourdi ne restent sorti dans la nuit comme découverte que les abysses et les sauts ascension dans un orgue et le ciel très haut la peur comme si tout était vrai et l’enchantement et l’amour était là une de ses illusions encore là profond

Le beau froid du sud clair jusque dans la nuit, le fil du couteau, le tranchant du givre, et les étoiles fidèles. Les rues étaient vides, sans ombres, nous marchions vite, dans la joie d’avoir dévoré et bu, et avides encore, nous marchions à trois sans que rien ne s’oppose. Au fond, en haut, de la salle vide, les pieds sur les fauteuils, à regarder les deux filles, belles, sales, perdues, vives. Le plus beau feu est celui des gitans.

Il n’y a pas d’hiver, seulement le soir, le tram pour aller de l’autre côté où la ville devient banlieue et perd l’histoire, l’assoupissement d’après -dîner dans l’attente, le balancement du mot rotaie… et le retour à soi en cherchant l’adresse dans l’opuscule, et après avoir calé les sacs et les membres dans une posture oblique, tout est lenteur. Les plans séquences. Le Tage. Le fado étiré. La main qui coule. Glisse. Se pose sur l’autre main.

17/07/2018

Série : Reste

Je parle des pierres

Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons. Elles n’intéressent ni l’archéologue ni l’artiste ni le diamantaire. Personne n’en fit des palais, des statues, des bijoux ; ou des digues, des remparts, des tombeaux. Elles ne sont ni utiles ni renommées. Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. Elle ne publient pas, gravées en caractères ineffables, des listes de victoires, des lois d’Empire. Ni bornes ni stèles, pourtant exposées aux intempéries, mais sans honneur ni révérence, elles n’attestent qu’elles.

L’architecture, la sculpture, la glyptique, la mosaïque, la joaillerie n’en ont rien fait. Elles sont du début de la planète, parfois venues d’une autre étoile. Elles portent alors sur elles la torsion de l’espace comme le stigmate de leur terrible chute. Elles sont d’avant l’homme ; et l’homme, quand il est venu, ne les a pas marquées de l’empreinte de son art ou de son industrie. Il ne les a pas manufacturées, les destinant à quel usage trivial, luxueux ou historique. Elles ne perpétuent que leur propre mémoire.

Elles ne sont taillées à l’effigie de personne, ni homme ni bête ni fable. Elles n’ont connu d’outils que ceux qui servaient à les révéler ; le marteau à cliver, pour manifester leur géométrie latente, la meule à polir pour montrer leur grain ou pour réveiller leurs couleurs éteintes. Elles sont demeurées ce qu’elles étaient, parfois plus fraîches et plus lisibles, mais toujours dans leur vérité : elles-mêmes et rien d’autre.

Je parle des pierres que rien n’altéra jamais que la violence des sévices tectoniques et la lente usure qui commença avec le temps, avec elles. Je parle des gemmes avant la taille, des pépites avant la fonte, du gel profond des cristaux avant l’intervention du lapidaire.

Je parle des pierres : algèbre, vertige et ordre ; des pierres, hymnes et quinconces, des pierres, dards et corolles, orée du songe, ferment et image ; de telle pierre pan de chevelure opaque et raide comme mèche de noyée, mais qui ne ruisselle sur aucune tempe là où dans un canal bleu devient plus visible et plus vulnérable une sève ; de telles pierres papier défroissé, incombustible et saupoudré d’étincelles incertaines ; ou vase le plus étanche où danse et prend encore son niveau derrière les seules parois absolues un liquide devant l’eau et qu’il fallut, pour préserver, un cumul de miracles.

Je parle de pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps.

L’homme leur envie la durée, la dureté, l’intransigeance et l’éclat, d’être lisses et impénétrables, et entières même brisées. Elles sont le feu et l’eau dans la même transparence immortelle, visitée parfois de l’iris et parfois d’une buée. Elles lui apportent, qui tiennent dans sa paume, la pureté, le froid et la distance des astres, plusieurs sérénités.

Comme qui, parlant des fleurs, laisserait de côté aussi bien la botanique que l’art des jardins et celui des bouquets – et il lui resterait encore beaucoup à dire – ainsi, à mon tour, négligeant la minéralogie, écartant les arts qui des pierres font usage, je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d’une espèce passagère.

Roger Caillois