#873
s’offrir pour être nuit
on dirait instant mais
c’est la fleur son été
disparu pour un geste
dual #58

Perle, toujours je te cherche, à la nuit, pointe de la nuit. Il faut des vagues pour te trouver, aimer les vagues, savoir se perdre en vagues loin de tout rivage, instaurer un secret, oublier la pyramide. Il n’y a pas une chambre, il y a cette chambre. Je me dédie aux plis sombres. L’ombre et l’autel du cri, unique, hors des mots, aspirant l’air, tournant. Je récuse le nom de désert, de ciel.
#871
Elles ne sont pas nombreuses, les marches raides qui séparent la peur du jour laissé et celle de la nuit aux aguets. Elles feraient un vers bref. Toutes les années et je ne sais s’il serait pair ou impair.
#868
ô instant
toi aussi
tu es l’aube
#866
Je te parlerai comme de porter une table à deux, souples comme deux lions, souples comme deux lions dans des escaliers et porter la table sans cogner, et même si par ailleurs on serait raide, je te parlerai comme porter la table comme un enfant qui s’est endormi en bas et qu’on remonte dans sa chambre. Je te parlerai dans cette facilité-là de porter une table à deux et dans le tacite qui s’organise. Je te parlerai comme de porter une table à deux en parlant d’autre chose après seulement s’être assuré qu’on porte bien ensemble, qu’on a bien décidé et compris qui prend quoi et par où et alors on peut parler d’autre chose, sur le trajet d’aller du point où tout à l’heure encore la table était à un autre point où on la déposera. Je te parlerai comme parlent deux hommes qui portent une table, dans cette conscience-là d’être deux hommes, table contre ventre, deux hommes debout que sépare seulement la longueur de la table, contraints en même temps à la séparation et à l’inévitable rapprochement, de devoir tenir l’un et l’autre un bout de la table et alors d’agir avec table et corps de l’autre comme ils agissent en tout temps avec leurs propres mains, de déplacer ses propres mains dans l’espace sans que jamais la distance d’avec ses propres mains ne change. Je te parlerai dans cette tendresse-là que deux hommes qui portent une table ont finalement pour la table, pour ne pas l’avoir pour l’autre, pour que la tendresse immense que tout homme qui vit, tout homme qui un jour s’est réveillé sur la grande face de la terre, cette tendresse abondamment s’écroule sur la table entre les deux hommes. Je te parlerai comme deux hommes qui portent une table devant d’autres hommes et devant des femmes. Je te parlerai comme deux hommes portent une table dans une maison vide un dimanche de déménager et les pièces traversées une à une, je te parlerai comme deux hommes portent une table et l’un et l’autre ont, la semaine passée, vu, portée de la même façon, leur mère, le bois autour de leur mère, je te parlerai comme deux frères viennent de voir, porté, le cercueil de leur mère et désormais portent une table.
Milène Tournier (Nuits)




