Catégorie : Minutes de la multitude

Minutes de la multitude #77

Au bord du sommeil, comme l’enfant sur le rivage, l’orteil dans l’eau, puis en arrière, jusqu’à être emporté. Réveil par un coup de sifflet.

A l’improviste, le train s’arrête. Assaut de la nature. Odeurs, caresses, vibrations. Réveil de l’ennui. Oui, finir ainsi.

La gare traversée de nuit comme un tunnel, lumières qui battent sur les vitres. Cette pensée : une ville souterraine et sans le ciel, on ne sait ni où on est nu où on va.

Minutes de la multitude #76

Lassitude : sentir vraiment le roulement du train, un parfum, un accent, sans aller au delà de la sensation, sans dépasser l’instant.

Étranger d’un coup : je n’appartiens plus à cet espace, à ce trajet. Ici est un ailleurs pour moi désormais, sans savoir de quel lieu je pourrais être.

Avec le tunnel la lumière issue des plafonds s’érige en juge. Une scène s’instaure mais la pièce est inconnue, ignoré l’achèvement.

Minutes de la multitude #75

Le raclement du frein dans la nuit et je pense au glissement du train de luxe dans le poème. Superposition.

Celui celle qui monte. L’étranger, l’autre, la beauté parfois. Répulsion vite niée, simultanée à l’éblouissement bref. L’ennui c’est la fin.

Ceci n’est pas un voyage. Un trajet. Tu connais, tu répètes. Tu sais que tu reviendras.

Minutes de la multitude #74

La puanteur m’assaille cependant que je lis. Je regarde autour de moi.

Main tendue vers le haut, doigts repliés, comme celle du mendiant implorant, mais de la hauteur et de la distance sur le visage. Peut-être pour ne pas abîmer la peinture fraiche sur les ongles.

Exagération de lumière qui n’éclaire que la gare et son vide.

Minutes de la multitude #73

À la sortie. Attendre. Quelqu’un descendra, sera dans le flot. Reconnaissance. Ou rien : tu seras seul quand l’entrée sera à nouveau vide.

Le toit du train. Des lignes, une courbure. En dessous la scène.

Signal de fermeture des portes répété dans le sommeil : tournoiement intérieur.

Minutes de la multitude #72

Des dos, des ventres, des fesses, des jambes. Forêt sans horizon. Il faut renverser la tête pour rencontrer des visages.

Une main appuyée sur la vitre où se pose mon coude. Elle s’écrase.

Regard au dehors. Gris depuis le ciel. Tu vois ce que tu as vu – combien de fois. Pensées répétées. Tournant. S’effondrant.

Minutes de la multitude #71

Arrêt. Tremblement du train. Sursaut de dépeupleur chez les passagers.

Les idées devraient être exposées ici dans la voiture vide dans le mouvement d’accélération.

Le train s’arrête entre les hautes parois vitrées et lumineuses. Un instant l’idée du somptueux me frôle puis j’accommode le regard.

Minutes de la multitude #70

Trop en moi pour être ici, pour être envahi pour laisser venir à moi le vague, le banal et que la forme soit.

Levant la tête, je rencontre un regard étroit et allongé posé sur un visage rond. Que suis-je pour lui? Combien de temps existerai-je ?

Une intrigue à côté de moi que je devine en partie seulement. Je crois être loin, détaché, souverain et pourtant je suis dans le chœur, je suis un narrateur.

Minutes de la multitude #69

Collé à la fenêtre, dos au reste de la voiture. Défilement sans perspective. Arbres, troncs, feuilles, branches. Tout écrasé, jeté par la vitesse avant d’être distingué. Mots mêlés, accolés.

A l’arrêt bref, par la fenêtre, une image. Instituée, révélée. Je vois l’image et son cadre invisible. Je n’ai qu’à le rendre sombre. Le train repart.

Le fleuve terne, opaque, visqueux presque. Son amplitude rassure. Dernière respiration avant d’être avalé par la ville.

Minutes de la multitude #68

La sonnerie annonçant la fermeture des portes est également une note. Longue, tenue, tendue.

Des jambes de pantalons, des mollets, des chaussures sur les rayures du sol, des sacs. Pas d’horizon. Pas même la fenêtre opposée ou la paroi.

Ce bras, je le vois immobile, tombant, mort. Il aspire mon regard. Il finit par s’élever, se plier, rejoindre son semblable.