Catégorie : Minutes de la multitude

Minutes de la multitude #72

Des dos, des ventres, des fesses, des jambes. Forêt sans horizon. Il faut renverser la tête pour rencontrer des visages.

Une main appuyée sur la vitre où se pose mon coude. Elle s’écrase.

Regard au dehors. Gris depuis le ciel. Tu vois ce que tu as vu – combien de fois. Pensées répétées. Tournant. S’effondrant.

Minutes de la multitude #71

Arrêt. Tremblement du train. Sursaut de dépeupleur chez les passagers.

Les idées devraient être exposées ici dans la voiture vide dans le mouvement d’accélération.

Le train s’arrête entre les hautes parois vitrées et lumineuses. Un instant l’idée du somptueux me frôle puis j’accommode le regard.

Minutes de la multitude #70

Trop en moi pour être ici, pour être envahi pour laisser venir à moi le vague, le banal et que la forme soit.

Levant la tête, je rencontre un regard étroit et allongé posé sur un visage rond. Que suis-je pour lui? Combien de temps existerai-je ?

Une intrigue à côté de moi que je devine en partie seulement. Je crois être loin, détaché, souverain et pourtant je suis dans le chœur, je suis un narrateur.

Minutes de la multitude #69

Collé à la fenêtre, dos au reste de la voiture. Défilement sans perspective. Arbres, troncs, feuilles, branches. Tout écrasé, jeté par la vitesse avant d’être distingué. Mots mêlés, accolés.

A l’arrêt bref, par la fenêtre, une image. Instituée, révélée. Je vois l’image et son cadre invisible. Je n’ai qu’à le rendre sombre. Le train repart.

Le fleuve terne, opaque, visqueux presque. Son amplitude rassure. Dernière respiration avant d’être avalé par la ville.

Minutes de la multitude #68

La sonnerie annonçant la fermeture des portes est également une note. Longue, tenue, tendue.

Des jambes de pantalons, des mollets, des chaussures sur les rayures du sol, des sacs. Pas d’horizon. Pas même la fenêtre opposée ou la paroi.

Ce bras, je le vois immobile, tombant, mort. Il aspire mon regard. Il finit par s’élever, se plier, rejoindre son semblable.

Minutes de la multitude #67

Après le froid traître du matin de printemps, réconfort de la chaleur, celle de l’étable. Chercher le coin, se tasser.

Une main près de l’œil. La regarder en oubliant la beauté, le désir. Sa simple existence, magnifique.

Tunnel. La sensation de la répétition et de la variation. Tu creuses ton chemin qui est ta fosse.

Minutes de la multitude #66

Capuchon baissé. À hauteur de ventres ou plutôt de parkas devenus sacs, faisant mur, cage.

Je tourne la tête. Sur des genoux, une image en mouvement : deux jeunes filles côte à côte. Une joue de la harpe. Des mots s’écrivent. Souvent le mot musique, immobile.

Joie de l’allure rapide, oubliant la destination, la journée vaine à venir, tout à la course, à la brève dépense.

Minutes de la multitude #65

Pour une fois ne pas se taire, entrez dans le jeu léger des phrases sans conséquence. Et perdre le mouvement et la traversée du temps.

Ce n’est pas un voyage, ce n’est une exploration. Déplacement, oui et les pensées vont en avant ou restent en arrière, et rebondissent comme liées par un élastique.

Il y aura eu si peu de pensées d’amour ici.

Minutes de la multitude #64

Voir seulement des clichés, des effets de mode. Affine ton regard.

Tracer les lignes des regards de tous les présents : les intersections, les rencontres lorsqu’elles aboutissent au même point et les très rares cas où les lignes s’unissent quand les regards se regardent.

Promiscuité sans parole. Les mots étoufferaient, seraient la violence dernière.

Minutes de la multitude #63

Mains recueillies sur les genoux, jambes croisées, la tête penchée, vers le recroquevillement, l’enroulement, respiration légère. Son sommeil est retenu, tendu, ramassé.

Deux banquettes qui se dont face. Elles forment par leurs regards et leurs mots, un carré, un tablée presque. Un des angles est silencieux mais pas absent, se résolvant en un chignon noir, haut.

Balancement silencieux, les mots reviennent à la douceur du mouvement d’arrêt, rien de luxueux, nul voyage, et rien d’heureux dans le mouvement.