Catégorie : Reste

#389

La pluie marque le fond du rêve, une rive brève, un pas rapide, un, et le pavé, carré de l’Empereur, à même la dalle grise. Tu es au cœur, c’est à dire tard, déjà, un peu au-delà d’un bras tendu, la nuit. Les enfants sont au

#383

Il faut imaginer les dieux en fuite, ignorant les chants les célébrant, fuyant à la vue des temples, repoussant la puissance, apeurés par les adeptes, niant jusqu’à leurs noms, se perdant dans le temps.

#367

On a si souvent rêvé la rondeur. Elle caresse le regard et le velours de l’herbe verte sollicite la main. On ne découvre pas une colline, on la retrouve. Elle ramène à une douceur jamais vécue et familière. La terre entre dans le ciel, sans heurts et il n’est plus l’infini effrayant. On entre dans le paysage et on sait qu’on est encore hors de lui.

#366

Lecture par Juliette Cortese https://juliette-cortese.fr/

celle qui la première nuit dit j’aime tout, celle qui a oublié son mari dans ses mémoires, celle dont l’amie s’est jeté sous un train, celle qui à quarante ans rêvait d’un vélo, celle qui religieuse avoue sa peur de la mort, celle qui a été donnée en mariage à la place de sa sœur cadette demandée, celle dont la mère est morte la veille du premier jour d’école, celle qui n’a pas eu de père, celle qui a quitté l’usine et la montagne pour élever les quatre orphelines, celle qui a été mise en maison à 15 ans, celle qui disait chez Les Bourgeois et on entendait les majuscules, celle qui a eu un mari boucher puis routier puis cafetier puis a été quittée, celle qui disait ce n’est que vous en ouvrant la porte barrée d’une chaine, celle qui disait la juive en parlant de la femme qui avait libéralisé l’avortement et elle enceinte avait dû se marier précipitamment, celle qui travaillait aux pièces, celle dont on a retrouvé la voiture vide sur le parking au pied d’une montagne noyée dans la brouillard, celle qui était heureuse et avait oublié des pans entiers de sa vie, celle qui préparait le même repas à chaque fois qu’elle avait des invités, celle qui était née dans le même village que le peintre des nuits, celle qui a été élevée par une tante qui notait la moindre dépense faite pour elle, celle qui n’a connu qu’un homme, celle qui a épousé un homme malade revenu des guerres coloniales, celle qui parlait encore de rendre une invitation vingt ans après, celles qui sœurs avaient toutes des prénoms en ine mais pas d’Albertine, celle qui a détenu un record national de natation et vend le poisson au marché et détester nager, celle qui vierge a connu vieillard le peintre des danses, celle dont le mari s’est pendu et voulait apprendre à taper à la machine, celle qui lisait les psaumes, celle qui notait dans un grand livre à la couverture cartonnée les événements importants de la famille, celle qui a épousé un adjudant à la retraite diabétique portant une fine moustache, celle qui avait été une seule fois au cinéma et se rappelait avec émerveillement le film vu, celle qui abordée dans la rue par son futur mari lui avait répondu mais je ne vous connais pas monsieur, celle qui avait toujours des bouteilles de vins ouvertes dans son réfrigérateur mais n’en buvait pas devant ses invités, celle dont nous ne savons seulement que fille mère elle a laissé sa fille orpheline à cinq mois, celle qui disait j’ai eu un ange, un génie, un saint et elle oubliait un fils et une fille, celle qui n’a eu à elle que ses maladies, celle qui se réveille à deux heures du matin et la nuit est finie et la vie est longue elle pourtant proche de la fin, celle qui n’a jamais dansé, celle qui est morte en paix, celle qui tricotait des chaussettes en laine vierge pour les offrir en cadeau à Noël, celle qui taisait la douleur d’enfanter, celle qui a 50 ans refusait les vêtements noirs pour avoir dû porter le deuil de sa mère enfant, celle qui disait une fois qu’on a des enfants on n’est plus jamais tranquille, celle qui les jours de neige allait au-devant de son fils, celle qui avait offert une louche à sa belle-fille disant c’est pour votre collection, celle qui parlait de ses amies et on continuait à lui demander si elle allait se marier, celle qui avait perdu un enfant et n’en parlait pas, celle qui disait j’aurais tant aimé avoir un fils qui ait un uniforme et elle en avait deux anarchistes, celle dont je n’ai pas connu l’écriture, celle qui est morte un jour de neige, celle qui n’avait jamais eu ses règles, celle qui est devenue folle le lendemain de Noël, celle qui est au coin de sa fenêtre rideau écarté, celle qui aurait pu être chanteuse d’opéra mais la peur, celle qui n’allait ni aux mariages aux enterrements, celle qui n’avait pas de date de naissance, celle qui allait souvent chercher son père ivre au café le soir, celle qui disait je n’ai pas le temps de regarder le ciel, celle qui garde ses bagues en faisant l’amour, celle qui ne s’assoit pas, celle dont on n’a qu’un nom, celle qui sait, celle qui continuait à manger des biscuits quand ses deux jambes déjà amputées pour le diabète, celle qui m’a fait par hasard

#364

Fixe, pour ne pas se retourner, comme si cela tenait à distance le chœur, les murs encerclant formant place, deux yeux plein cintre sont les seules portes vers le labyrinthe du bourg glissant jusqu’au pré minuscule créé par le tremblement de terre et les grilles devant le vide. Accolées les façades: la maison de dieu, celles de ses hommes, celle des riches du Nord à trois étages et salon de musique, l’Égyptien qui tient le bar, le cavalier qui tourne les îles en nageant, la sœur de la veuve du chef d’orchestre mort dans un accident d’avion, l’Anglaise et son mari qui louche et promène le chien, le musée du peintre aveugle où se tiennent les réunions du comité central, une portion de château  appartenant à une société domiciliée à Monaco, le couple de soigneurs de fous, Cornélius, peintre de murs, les parents de la plus belle fille du village, celui qui cherche des compagnons pour aller en Sibérie. Au centre le feu, allumé une fois par an, et c’est la croix de bois au sommet du bûcher à s’effondrer en premier, les bêtes tournent autour, il brûle toute une semaine et six mois plus tard, l’enfant de trois ans désigne son emplacement.

#363

Il n’y a pas de passage entre le proche et l’infini, entre un mur et le fond du ciel: une arrête, une ligne mathématique sans profondeur. Les deux densités extrêmes de l’espace, le plein et le vide, juxtaposées l’une à l’autre. Et l’oeil à l’extérieur contient les reflets d’une moitié de l’univers. Une mouette posée, crée l’entre-d’eux. Elle est dans le ciel, excepté le bref contact des pattes qui se balancent et se reposent en claquant. La tête tourne et l’oeil rond fixe les autres yeux. Larmes ou rire, larmes et rire.

L’eau continue de couler sous le pont

– Vouloir, voici la folie
– Il y en a quelques autres
– Ce serait prétendre se sculpter soi-même
– Tu préfères donc t’offrir au vent et à la pluie
– N’être que soi, ne rien vouloir d’autre
– Tu te voudrais en dehors, n’importe où en dehors
– Non, simplement ne rien vouloir
– Vouloir ne pas vouloir
– Non, ne pas être dans la poussée, le gonflement, connaître le bonheur des pierres
– Les pierres ne sont pas heureuses
– Comment le sais-tu ? Tu n’es pas une pierre
–  Et toi, tu n’es pas un poisson

#245

Toute la musique écoutée depuis la naissance, rassemblée, enroulée, serrée au plus près, cela tiendrait dans quoi? Une main ouverte devenant poing? Un sac de plastique gonfé de vent? Une malle à hétéronymes? Un cercueil? Une chambre de bonnes sous un toit de zinc chauffé à blanc? Le vide d’une vie?

#237

La courbure souligne la perfection géométrique essentielle de la plaine. Demandez-vous ce qu’est une ligne, non devant le tableau noir offert à la craie mais all’aperto et vous en viendrez à douter de tout, cependant que vous serez assaillis comme jamais par le réel. Et tout cela parce qu’au centre qu’il institue par sa seule présence, trône un arbre. Ou plus simplement: il y a un arbre.

Initalement paru dans le Tempestaire

#212

Être ravi par la neige, voilà ce que j’appelle écrire.

D’un mouvement circulaire de la main sur la toile cirée, en plusieurs passages rassembler les miettes en une colline aplatie et la pousser pour les faire tomber à la limite de la table dans l’autre main en forme de coupe, les jeter dans la bouche grande ouverte, renversée en arrière, voilà ce que j’appelle écrire.

Assis dans une voiture à l’arrêt, à côté de l’enfant endormi, regarder les gouttes de pluie glisser sur le pare-brise en sinuant, accélérant, se rejoignant et se fondant, peu à peu troublant la vision, et par un coup d’essuie-glace, rendre la vitre transparente, voilà ce que j’appelle écrire.

Hors de tout regard, enlever ses chaussures puis ses chaussettes, dédaigner le monde proposé par la fenêtre, de la pointe du couteau racler la pâte noir accumulée sous les ongles du pied posé sur le genou, recueillir les fils de laine ou de coton arrachés par frottement et les enrouler en un cocon qui pourrait accueillir une fourmi, arracher un ongle qu’on laissait croître à dessein, voilà ce que j’appelle écrire.

Fermer les yeux et s’approcher d’un sexe, entrer dans son odeur, sentir les poils sur son visage, oublier le nom de l’amour, et comme le plongeur qui revient à la surface, ouvrir la bouche, voilà ce que j’appelle écrire.

Se taire jusqu’à sentir la forme des phrases dans son corps, voilà ce que j’appelle écrire.

S’asseoir devant la table de la cuisine après avoir lavé la vaisselle et balayé, quand les autres sont allés au lit, en compagnie d’un verre d’eau, de l’horloge au mur, de la fatigue, voilà ce que j’appelle écrire.

Regarder les rainures du parquet, la forme des nuages, la condensation sur une vitre, le mouvement de la mouche, les frissons de l’eau d’une flaque sous le vent, regarder jusqu’à oublier son regard, jusqu’à s’oublier, voilà ce que j’appelle écrire.

Marcher en descendant l’escalier, puis dans la rue, entrer dans l’épicerie, contrôler chaque pas, ralentir chaque mouvement, retenir ses mots et demander sobrement une bouteille de vin, aux questions répondre que la précédente a été perdue, s’en aller en ignorant les rires et revenir chez soi, voilà ce que j’appelle écrire.

S’asseoir, fermer les yeux, laisser venir chaque sensation, chaque douleur, les laisser tomber, se déposer en offrande, faire face à ce qui s’ouvre sans savoir si c’est silence ou vide, entrer, laisser cela encore, voilà ce que j’appelle écrire.

Ne pas écrire, voilà ce que j’appelle écrire.