Catégorie : Reste

#999

Toute la musique écoutée depuis la naissance, rassemblée, enroulée, serrée au plus près, cela tiendrait dans quoi? Une main ouverte devenant poing? Un sac de plastique gonfé de vent? Une malle à hétéronymes? Un cercueil? Une chambre de bonnes sous un toit de zinc chauffé à blanc? Le vide d’une vie?

#982

La courbure souligne la perfection géométrique essentielle de la plaine. Demandez-vous ce qu’est une ligne, non devant le tableau noir offert à la craie mais all’aperto et vous en viendrez à douter de tout, cependant que vous serez assaillis comme jamais par le réel. Et tout cela parce qu’au centre qu’il institue par sa seule présence, trône un arbre. Ou plus simplement: il y a un arbre.

Initalement paru dans le Tempestaire

#950

Un homme descendait la rue vide. Il portait un chapeau à large bord et pour cela marchait lentement entre les deux trottoirs. L’heure était suspendue, pâle la lumière. Il descendait et nulle description de son visage. Un manteau suffisait pour faire de presque tout son corps une steppe aux dimensions d’une chaise et d’une porte. L’intrigue était tension silencieuse. Un autre homme apparut, en bas, tête nue. Les différences nombreuses mais minimes auraient pu nourrir dialogue et enquête, faire apparaître des personnages secondaires. Ils se croisèrent. De leurs regards, rien qui ne soit dit, ni de celui qui décrit.

#890

Être ravi par la neige, voilà ce que j’appelle écrire.

D’un mouvement circulaire de la main sur la toile cirée, en plusieurs passages rassembler les miettes en une colline aplatie et la pousser pour les faire tomber à la limite de la table dans l’autre main en forme de coupe, les jeter dans la bouche grande ouverte, renversée en arrière, voilà ce que j’appelle écrire.

Assis dans une voiture à l’arrêt, à côté de l’enfant endormi, regarder les gouttes de pluie glisser sur le pare-brise en sinuant, accélérant, se rejoignant et se fondant, peu à peu troublant la vision, et par un coup d’essuie-glace, rendre la vitre transparente, voilà ce que j’appelle écrire.

Hors de tout regard, enlever ses chaussures puis ses chaussettes, dédaigner le monde proposé par la fenêtre, de la pointe du couteau racler la pâte noir accumulée sous les ongles du pied posé sur le genou, recueillir les fils de laine ou de coton arrachés par frottement et les enrouler en un cocon qui pourrait accueillir une fourmi, arracher un ongle qu’on laissait croître à dessein, voilà ce que j’appelle écrire.

Fermer les yeux et s’approcher d’un sexe, entrer dans son odeur, sentir les poils sur son visage, oublier le nom de l’amour, et comme le plongeur qui revient à la surface, ouvrir la bouche, voilà ce que j’appelle écrire.

Se taire jusqu’à sentir la forme des phrases dans son corps, voilà ce que j’appelle écrire.

S’asseoir devant la table de la cuisine après avoir lavé la vaisselle et balayé, quand les autres sont allés au lit, en compagnie d’un verre d’eau, de l’horloge au mur, de la fatigue, voilà ce que j’appelle écrire.

Regarder les rainures du parquet, la forme des nuages, la condensation sur une vitre, le mouvement de la mouche, les frissons de l’eau d’une flaque sous le vent, regarder jusqu’à oublier son regard, jusqu’à s’oublier, voilà ce que j’appelle écrire.

Marcher en descendant l’escalier, puis dans la rue, entrer dans l’épicerie, contrôler chaque pas, ralentir chaque mouvement, retenir ses mots et demander sobrement une bouteille de vin, aux questions répondre que la précédente a été perdue, s’en aller en ignorant les rires et revenir chez soi, voilà ce que j’appelle écrire.

S’asseoir, fermer les yeux, laisser venir chaque sensation, chaque douleur, les laisser tomber, se déposer en offrande, faire face à ce qui s’ouvre sans savoir si c’est silence ou vide, entrer, laisser cela encore, voilà ce que j’appelle écrire.

Ne pas écrire, voilà ce que j’appelle écrire.

#774

nous (qui énonce mentant?)

allions (nul passé, tout est)

heureux (abstention de l’obscène)

ensemble (désunir, diviser)

cinema trois

c’est le cadeau du frère et la première fois et à quoi s’attendre la déception bien sur mais la surprise surtout et l’espace avant tout dépassant celui de l’église du dimanche et le rouge celui du sang que l’on ne sait pas encore entre les cuisses des femmes ni gonfler lèvres et sexe le rouge sur lequel on est assis et le mineur avec sa trompette venu de loin comme s’il avait inventé ce qui allait suivre et plus jeune par son espièglerie que moi loki insaisissable et tout n’est pas saisi compris ébahi étourdi ne restent sorti dans la nuit comme découverte que les abysses et les sauts ascension dans un orgue et le ciel très haut la peur comme si tout était vrai et l’enchantement et l’amour était là une de ses illusions encore là profond

Le beau froid du sud clair jusque dans la nuit, le fil du couteau, le tranchant du givre, et les étoiles fidèles. Les rues étaient vides, sans ombres, nous marchions vite, dans la joie d’avoir dévoré et bu, et avides encore, nous marchions à trois sans que rien ne s’oppose. Au fond, en haut, de la salle vide, les pieds sur les fauteuils, à regarder les deux filles, belles, sales, perdues, vives. Le plus beau feu est celui des gitans.

Il n’y a pas d’hiver, seulement le soir, le tram pour aller de l’autre côté où la ville devient banlieue et perd l’histoire, l’assoupissement d’après -dîner dans l’attente, le balancement du mot rotaie… et le retour à soi en cherchant l’adresse dans l’opuscule, et après avoir calé les sacs et les membres dans une posture oblique, tout est lenteur. Les plans séquences. Le Tage. Le fado étiré. La main qui coule. Glisse. Se pose sur l’autre main.

Musique de l’ennui

Elle est parfaitement élevée, dressée, droite et assise, de profil, les cheveux lisses, nouées en une queue de cheval verticale, immobile, aux notes arpégées dévalant le clavier elle se lève d’un coup, se bloquant peu avant de rejoindre la station verticale et son bras enjambe la partition pour atteindre l’angle de la page double opposée et au dernier moment la tourne en l’amenant vers elle en même temps qu’elle se rassoit, puis bientôt se relève à nouveau et le mouvement oscillatoire, régulier, silencieux efface peu à peu les nappes, les volutes, les déroulements.

#375

C’est une mer. Étale. Le matin est loin. La chaleur s’est développée, elle donne le ton, contient, enveloppe. Chaque chose est en relation avec elle, et pour chaque chose c’est la relation privilégiée. Le ciel est une brume incertaine, incertaine même d’être brumeuse, l’écume un frisson. Tout est à plat: ne reste que la dimension de la fuite.

Traduction défiant l’auteur

moi, Tristan Mat,
traduisant ce poème,
défie Guy Bennett
de le nier.

#297

Un seul monde pour toute ces vies
Toute ces morts pour une seule lune
Une seule nuit pour toutes les heures
Tous les mots pour le seul silence